Où est passée la pieve de Sacri ?

taper le mot recherché (puis valider)

Tiré du bulletin municipal de février 1983

Par Thimothée PIERI

Le Fium'orbu est un pays situé sur la côte orientale à l'extrême sud du département de la Haute Corse; dans la "Banda di d' Entro" comme on peut le lire sur les cartes anciennes.

Son territoire géographique correspond à l'actuel canton de Prunelli di Fiumorbu, élargi, par tradition, au pays de Nassa et de Sarri .

Il comprenait jadis trois pieve. Celles de Corsa et de Covasina sont bien connues et font l'objet de recherches archéologiques dans le cadre de la Fiumorbu Association Culturelle et de la F.A.G.E.C; La troisième en revanche, celle de Sagri ou Sacri, est moins facile à situer. Nous en connaissons l'existence grâce à Mgr Agostino Giustiniani qui, au début du XVIe siècle, en parle en ces termes : "... la pieve de Covasina confine à celle de Sagri aujourd'hui inhabitée...". Madame Morachini-Mazel, archéologue au C. N.R.S, situe cette minuscule pieve au sud du débouché de la Solenzara. Elle y retrouve le nom dans l'actuel village de Sari (di Porti-Vechju ). Elle y a d'ailleurs mis au jour une église pievane du Xe-Xle siècle, l'église San Petru. Maître Fontanilles-Laurelli, lui, la situait sur la rive droite du Fiumorbu, non loin de son embouchure. Là, le site de Sacri a conservé son nom et est devenu "un locu guardatu", c'est à dire un lieu maudit en souvenir de la légende de son anéantissement par les Barbaresques. Mrg Giustiniani nous dit : ".. les habitants se sont transportés à Erchiavari , endroit situé au milieu des montagnes où ils ont un village de 10 à 12 feux." Sacri fut décimée par les barbaresques, nous dit Mgr. Girolami Cortona "... de ses débris on fonda Richiaveri, au pied des monts. Me Fontanilles-Laurelli et J.-Jehasse croient plutôt "que l'éclatement de Sacri explique plus vraisemblablement VentiSARI , VinchiSARI (Vix), SolenZARA etc ..."

" Nam quaedam Corsa nomine Ligur mulier... "

La pieve de Cursa ou Corsa groupe les communes actuelles de Prunelli (i Pruneddi ), lsolaccio (i Sulaghji ) et San Gavinu . CORSA ou Cursa, toponyme unique en corsa, rappelle le nom de la Ligurienne qui aurait, selon la légende" la première, découvert l'île. On peut même imaginer que c'est dans les riches pâturages de la plaine du fium'orbu que son taureau se rendait à la nage.

Au sud de la CURSA est la pieve de COVASINA (ou Coasina). Elle groupe les communes actuelles de Ventiseri, Chisa, Solaru (U Sulaghju ) et la récente Serra (Olim Ornasu ). Coasina, c'est le château Carolingien, l'étang de Palo ou de Vasina où, entre l'expédition des Francs de Ganelon et celle du Roi Théodore, débarquèrent nombre de personnages.

La province, objet de notre propos, est donc limitée au Sud par la Solenzara, à l'Est par la mer et les étangs de Palu et de Gradugine, au Nord par le Fiumorbu dans son trajet en plaine; c'est dire que la récente commune de Ghisonaccia ne fait pas partie de la région que nous étudions. A l'ouest elle s'adosse à l'arête centrale de la Corse qui la domine de ses 2.000 mètres de hauteur. Nous l'appelons "a Sarra" (analogie avec l'espagnole Sierra). Au-delà de cette muraille se trouve "a sarra in dà ", c'est à dire l'au-delà des monts, la transmontane . Les cols de la sarra, Verde, Raparo, Biancu, Asinao etc ... sont bien connus des bergers qui font transhumer leurs bêtes, l'été, vers Palneca ( Panicale ) et Ciamanaccia .

Fleuve aveugle, mais... sacré.

Ce pays doit son nom à l' ORBO, torrent qui coule entre la vallée du Tavignanu et celle de la Solenzara. Il est, avec le Promontorium Sacrum du nord de l'île, le seul nom, que le célèbre géographe de l'époque de Marc­Aurèle, Ptolémée d'Alexandrie, qualifie de sacré: Amuis Sacer, Sacri fluvii ostia, hierus flumen. Sacer (sacri) ne rappelle-t-il pas le nom de l'antique pieve si vite anéantie et située, comme nous l'avons exposé plus haut, à l'embouchure du fleuve sacré de Ptolémée, le Fium'orbu .

A partir du XVIe siècle les cartes (Alberti 1567 par exemple) remplacent l' Amnis Sacer Flumen par " Orbo ; Orbo-fiume, le fleuve aveugle.

"Le cours du Fium'orbu , nous dit A. Giustiniano en 1525, est couvert d'arbres au point que l'on ne l'aperçoit presque pas. C'est peut-être là ce qui lui a fait donner ce nom." Mais il faut savoir que la province du Fiumorbu n'a pas toujours été dans l'orbite d' Aleria. Elle en a été distincte à certaines époques (République de Saint-Jean). On parlait alors de ce qui était la cité ( Aleria-Urbinu ) et ce qui était en dehors. (Urbi et Orbi).

Une belle plaine

L' Orbo adonné son nom à cette vaste plaine, jadi partie intégrante du grenier de Rome, puis fief de grand colons Gênois, paradis, ensuite, des anophèles, témoin, enfin, de l'échec du plan d'aménagement de 57. Que d'espoirs déçus si l'on devait en croire les encourageantes descriptions de Giustiniano (1525) de Filippini (1594) et le d'Abbé Rossi (1810) pour n'en citer que trois.

"La belle et vaste plaine appelée Fiumorbu du nom d'une rivière formée par deux sources et... qui se jette dans la mer par plusieurs embouchures". "Les deux pieve de Corsa et Castellu , répète le second, ont une belle plaine dite du Fiumorbu , à cause d'un fleuve qui naît de deux fontaines ; une voisine du col de Verde , l'autre voisine de Ghisoni ." Le troisième affirme que ce pays ne manque de rien parce qu'il utilise les plaines du fiumorbu ."

Kyrie Eleison

Avant d'arriver dans cette riche plaine ce fleuve a eut le temps de penser aux jeunes sportifs dont l'avion s'est écrasé sur le massif du Renosu, de murmurer Kyrie et Christe Eleison devant les pointes aigûes témoins du martyr d'Annonciade et de son frère Ange devenu Giovannali, et, enfin de grincer et pleurer pour arriver à franchir l' Inzecca, porte étroite de la "piaghja". Ainsi est brièvement tracé le cadre géographique des événements du fiumorbu dont nous nous proposons de parler.

Louis Villat écrivait en 1924 dans la Revue de la Corse : "Qu'une réputation fâcheuse s'attache à cette région que les touristes ont longtemps dédaignée à cause des fièvres de la plaine et des bandits de la montagne." Pour lui l'histoire du fiumorbu n'est composée que d'anecdotes relatives au banditism ; elle n'a joué à travers les siècles aucun rôle de premier plan. Il reconnaît, cependant, "qu'elle a toujours été un des réduits les plus farouches de l'indépendance Corse."

Nous verrons au fil des pages qui vont suivre que son histoire est moins pauvre qu'il n'est dit et qu'il n'y a pas eu que des anecdotes de bandits au cours, par exemple, des 2.053 ans qui ont séparé deux guerres du fiumorbu; celle de la conquête Romaine ou bataille du Champs de Myrthe, deux siècles avant notre ère, et celle menée par le Commandant Poli contre les troupes du marquis de Rivière, au moment où Napoléon était déporté à Sainte-Hélène.

à suivre ...

écrire à l'auteur